Le système traditionnel de conservation et d’utilisation de la nature par les peuples (Baka), comprend différentes pratiques enrichies d’un savoir-faire traditionnel transmis au fil des générations.
En l’occurrence, les Baka du village de Zouoba, situé au nord-ouest de la République du Congo, pratiquent la pêche au barrage, la cueillette du miel et le ramassage des ignames sauvages.
Écoutez une chanson interprétée par des habitants du village de Zouoba qui parle de la forêt.
Bien que ces pratiques contribuent efficacement à la conservation de la nature au sens de la Convention sur la diversité biologique (CDB), elles restent peu reconnues dans les politiques et législations nationales en République du Congo. A noter aussi, la faible inclusion des peuples Baka dans le processus de révision de la Stratégie nationale et plan d’action de la biodiversité (SPANB) du Congo.
Pour que le Congo atteigne les objectifs de conservation fixés dans le cadre mondial de la biodiversité, il sera nécessaire de créer des partenariats avec les peuples autochtones, de reconnaître leurs terres et territoires, de reconnaître leurs systèmes de gestion durable et de récolte saisonnière des ressources naturelles et de garantir leurs rôles en tant que gardiens de la biodiversité, partenaires dans sa conservation, son rétablissement et son utilisation durable.
Pratique n° 1 : la pêche au barrage garantit une exploitation durable et contribue à la dynamique forestière
Les femmes baka pratiquent la pêche dans les barrages pour subvenir à leurs besoins de subsistance, y compris ceux de leur famille. Au-delà de la satisfaction des besoins fondamentaux, il s’agit d’une pratique culturelle dont l’organisation garantit une exploitation durable des ressources halieutiques. On distingue la pêche ordinaire de la pratique impliquant l’edjengui.
Pour la pêche ordinaire, les zones riches en poissons où seront érigées des barrages sont choisies par les femmes elles-mêmes. La main-d’œuvre des hommes est nécessaire dans les cas où de solides fortifications doivent être installées.
Au début de la cérémonie, un feu est allumé afin de préparer les Baka au rituel du kossé, organisé spécialement pour briser les sortilèges, éloigner la malchance et adresser des paroles de bénédiction aux esprits de la forêt.
Ensuite, le barrage est construit à base de boue, de bois morts et de feuilles. Une fois la fortification en place, des ustensiles traditionnels et semi-modernes sont employés pour vider uniquement l’aval du cours d’eau.
En même temps, le prélèvement des poissons, crabes et crevettes commence, jusqu’à atteindre un niveau de profondeur moyen du lit du cours d’eau. Le prélèvement se fait en journée permettant d’exercer un tri. En effet, les femmes choisissent systématiquement et minutieusement des espèces arrivées à maturité et de taille moyenne. Les fretins sont automatiquement relâchés dans le cours d’eau.
À la fin du prélèvement, le barrage est détruit de moitié en toute finesse, un savoir-faire traditionnel hors pair. La moitié du barrage non détruit servira à retenir les matières organiques et sels minéraux pour nourrir les poissons. Le peu de barrage détruit libérera la masse d’eau de l’amont du cours d’eau vers l’aval. Ainsi, il s’opère un brassage entre les ressources halieutiques venant de l’amont et celles de l’aval.
Il convient également de noter que s’il y a une femme enceinte dans le groupe, c’est elle qui est invitée en premier à entrer dans la rivière et à y jeter une feuille particulière, appelée kwaposso, symbole de fertilité.
Quant à la pêche impliquant l’edjengui, c’est ce dernier qui choisit le lieu. Elle se déroule de la même manière que la pêche ordinaire, à cette exception près que les femmes jettent différentes feuilles dans l’eau à la fin de la prise, conformément aux instructions de l’edjengui. Cette chasse a pour but de nourrir un grand nombre de personnes à la suite d’une cérémonie d’initiation.
Légende : Gathering wild yams. The Baka community of Souanké, Republic of the Congo. Crédit : Dalton Aweleka
Pratique n° 2 : une récolte durable du miel contribue à la préservation des ressources forestières
À Zouoba, la récolte du miel – appelée nado foki en langue baka – a lieu entre janvier et avril. Contrairement à la pêche au barrage, il s’agit d’une activité réservée aux hommes baka. Ces derniers, qui possèdent un savoir-faire traditionnel transmis de génération en génération par le biais de cérémonies d’initiation, identifient tout d’abord les arbres colonisés par les abeilles. Cette identification repose sur le bruit émis par les abeilles, appelé mangombé en langue baka. Pour ce faire, les hommes Baka organisent des patrouilles afin de détecter les sons émis par les abeilles, qui varient en fonction de l’heure de la journée : à 4 heures du matin, le son détecté est appelé makélo, et libendi pendant la journée jusqu’à 15 heures. Une fois l’arbre identifié, les hommes Baka peuvent organiser la cérémonie d’exorcisme kossé en fonction de la période de l’année appropriée.
Une fois l’arbre identifié, l’étape suivante consiste à fabriquer une corde pour aider à grimper jusqu’au récipient appelé pendji, qui servira à recueillir le miel récolté. Maintenant que tout est prêt, les hommes Baka allument un feu appelé yandi, composé de feuilles, afin d’éloigner les abeilles : c’est ainsi que commence la récolte du miel.
Le récolteur de miel grimpe à l’arbre à l’aide d’une liane yenda. Tout en grimpant, il emporte avec lui la torche yandi, fixée à l’extrémité d’un bâton, ainsi qu’une hache traditionnelle. Une fois arrivé devant la ruche, il pratique une ouverture dans sa cavité afin de recueillir le miel dans le pendji. Seule la moitié du miel est récoltée, laissant la cire et une autre partie du miel afin de permettre à la ruche de se repeupler.
Ce prélèvement durable et systématique par l’identification préalable d’arbres porteur de miel contribue efficacement à la pérennisation de ressources forestières. En matière de la gestion durable, la récolte du miel est respectueuse de l’environnement.
Practice 3: gathering wild yams helps to ensure the long-term sustainability of forest resources
Le ramassage des ignames sauvages en forêt se pratiquent tant par les femmes que par les hommes Baka du village Zouoba. Les femmes se démarquent par leur capacité à reconnaître les ignames comestibles. Cette connaissance traditionnelle leurs a été transmise au fil des générations.
La récolte des ignames ne vise pas uniquement à subvenir aux besoins fondamentaux du peuple Baka. Cette activité implique également de surveiller et de favoriser la régénération de la forêt. Au début de l’activité, la cérémonie du kossé peut avoir lieu. Ensuite, les femmes, qui prennent les devants, identifient les zones où les ignames ont atteint leur maturité. Les ignames sont ensuite triées : les zones présentant une densité plus faible sont enrichies à l’aide de feuilles forestières et d’humus. Ces zones sont ensuite placées sous surveillance en tant que « réserves alimentaires » jusqu’à ce que les ignames atteignent leur maturité.
Quant aux zones de forte concentration en igname, le ramassage s’effectue de façon rotative afin d’éviter toute surexploitation. Les zones exploitées sont replantées à la fin du ramassage. En effet, l’ignames ne sont collectées que pour leur partie comestible, notamment le tubercule. La racine (la tête) et les lianes sont replantées et enfouies dans le sol remué et enrichie de matière organique, ce qui assure un prélèvement durable.
Pour garantir la durabilité de la forêt, les peuples Baka de Zouoba ont adopté plusieurs mesures de conservation telles que : l’interdiction de feu de brousse, la surveillance de la forêt pour mesurer la maturité des ignames, l’obligation de replanter après prélèvement et la définition de zone de prélèvement et l’instauration d’un système de rotation.
La récolte des ignames est associée au rituel de l’enzhengui, qui consiste en une danse spirituelle, l’invocation des esprits de la forêt et une initiation aux savoirs traditionnels. La pratique de ce rituel renforce l’harmonie entre le peuple autochtone des Baka et la nature.
Il est évident que les pratiques traditionnelles du peuple Baka contribuent depuis des millénaires à la protection et à l’exploitation durable de la biodiversité. Pour garantir le succès du Cadre mondial pour la biodiversité, il est indispensable de protéger les pratiques, la culture et les droits fonciers des Baka.
À propos de l’auteur
Jérôme Ambassa : Né à Sembé (localité de sa mère), à partir de 2016 il s’installe à Zouoba, village d’origine son père. Leader autochtone, il dispose d’un riche savoir-faire traditionnel transmis au cours de nombreux rites et initiations. Il participe activement aux ateliers de plaidoyer pour des prises de décisions affectant les terres et ressources naturelles populations autochtones.


