Dans tout le Sabah, les peuples autochtones (Orang Asal) gèrent depuis longtemps les forêts, les cours d’eau, la faune et les bassins versants grâce à des systèmes de gouvernance coutumiers et à un savoir écologique traditionnel. Cependant, bon nombre de ces territoires restent insuffisamment prises en compte dans l’aménagement du territoire officiel, ce qui expose les communautés à l’exploitation forestière, à l’expansion des plantations et à d’autres formes d’empiétement sur leurs ressources.
Dans le cadre de l’initiative « Transformative Pathways » (2024-2029), soutenue par l’Initiative internationale pour le climat (IKI) et mise en œuvre par PACOS Trust et ses partenaires communautaires, les communautés autochtones de Sabah ont recours à la cartographie communautaire et au suivi communautaire pour recenser leurs territoires, renforcer la gouvernance coutumière et contribuer à la conservation de la biodiversité.
Image : Les femmes membres de la communauté assurent la surveillance des ressources agricoles et de la qualité de l’eau dans le cadre des initiatives locales de gestion responsable des écosystèmes et de suivi communautaire. Crédit : Vailin Binti Abun
Les communautés
Cette initiative concerne les communautés Kadazandusun, Dusun et Murut Tahol des districts de Penampang, Inanam, Keningau, Tambunan et Tenom. Parmi les villages participants figurent Kg. Tampasak, Kg. Babagon Toki, Kg. Kolosunan, Kg. Naukab Bundu, Kg. Rantai, Kg. Alutok, Kg. Mahunsop, Kg. Kaang et Kg. Tinura.
Ces communautés dépendent d’écosystèmes sains pour leur approvisionnement en eau, leur alimentation, leurs moyens de subsistance, leurs pratiques culturelles et leur bien-être spirituel. La protection de ces espaces naturels est donc essentielle tant pour la conservation de la biodiversité que pour la survie de ces communautés.
Image : Lieux d'implantation des projets dans tout l'État de Sabah, mettant en avant les communautés Murut, Dusun et Kadazandusun participantes, impliquées dans des initiatives de cartographie communautaire et de conservation de la biodiversité. Crédit : PACOS Trust
Cartographie des territoires et des paysages culturels
La cartographie communautaire constitue le fondement de la gouvernance territoriale autochtone. Grâce à des processus participatifs, les aînés, les femmes, les jeunes, les agriculteurs, les chasseurs et les responsables villageois identifient collectivement les limites coutumières, les sites sacrés, les bassins versants, les zones agricoles, les forêts communautaires et les lieux historiques.
Le processus commence par une cartographie à main levée et des discussions au sein de la communauté, avant de passer à une cartographie assistée par GPS et SIG. En associant les savoirs autochtones et locaux aux technologies modernes, les communautés créent des registres spatiaux précis qui rendent compte à la fois des valeurs écologiques et culturelles.
Ces cartes attestent d’une occupation et d’une gestion de longue date, aidant ainsi les communautés à clarifier les limites territoriales, à résoudre les litiges entre villages voisins et à faire connaître leurs systèmes d’aménagement du territoire aux administrations et aux parties prenantes extérieures.
Suivi de la biodiversité grâce à des systèmes communautaires
La cartographie est complétée par le Système communautaire de suivi et d’information (CBMIS), qui permet aux communautés d’assurer un suivi systématique de la biodiversité et des ressources naturelles.
À l’aide d’outils numériques tels que KoboCollect, les observateurs communautaires recueillent des informations sur l’état des forêts, la présence de la faune, les produits forestiers non ligneux, la santé des cours d’eau, les bassins versants et les régimes pluviométriques. Des indicateurs traditionnels, notamment les changements saisonniers, les comportements des espèces et les signaux écologiques connus des anciens, sont intégrés aux méthodes de surveillance scientifiques.
Dans les zones forestières, des équipes communautaires assurent le suivi de la croissance des arbres, des plantes médicinales, du rotin et du bambou. Le suivi de la faune consiste à recenser les observations d’animaux ainsi que leurs traces, leurs cris, leurs plumes et d’autres indices indirects. Les cours d’eau font l’objet d’un suivi grâce aux systèmes traditionnels « Tagal », dans le cadre desquels les communautés évaluent la qualité de l’eau et les populations de poissons afin de garantir une exploitation durable.
Ces informations constituent une base de données factuelles gérée au niveau local qui permet aux communautés de suivre l’évolution de l’environnement au fil du temps et de réagir aux menaces émergentes.
Image : Des membres de la communauté, tant des femmes que des hommes, mènent des enquêtes de terrain à l'aide d'un GPS afin de recenser les territoires coutumiers et les ressources naturelles. Crédit : Filistus Elor @ Francis
Résultats en matière de biodiversité et de gouvernance communautaire
La cartographie et le suivi communautaires ont apporté des avantages considérables en matière de biodiversité et de gouvernance.
Les cartes ont aidé les communautés à identifier et à protéger les zones à haute valeur de conservation, les forêts sacrées et les bassins versants essentiels. Dans plusieurs villages, les informations cartographiques ont servi à mettre en évidence les menaces liées à l’exploitation forestière et à l’expansion des plantations, ainsi qu’à plaider en faveur de mesures de protection plus strictes.
Les données de suivi ont renforcé les systèmes de gouvernance coutumiers en éclairant les protocoles communautaires qui régissent l’utilisation des ressources naturelles. Ces protocoles établissent des règles en matière de pêche, d’exploitation forestière et de gestion des terres, et s’appuient sur des mécanismes d’application coutumiers tels que sogit (amendes coutumières). Les infractions peuvent être traitées par les institutions communautaires et les tribunaux autochtones, ce qui renforce la responsabilité locale.
Ce processus a également renforcé la confiance des communautés dans leurs relations avec les administrations publiques et les acteurs extérieurs. En produisant des données spatiales et écologiques fiables, les communautés démontrent leur capacité à gérer efficacement la biodiversité et les ressources naturelles.
Leçons tirées et perspectives d’avenir
Plusieurs enseignements ont été tirés de cette initiative.
Tout d’abord, il est essentiel que les données relèvent de la responsabilité des communautés. Celles-ci s’investissent davantage dans la conservation lorsqu’elles contrôlent les informations collectées et décident de leur utilisation.
D’autre part, les savoirs autochtones et locaux constituent toujours un fondement essentiel pour la surveillance de la biodiversité. L’association des savoirs traditionnels aux technologies numériques permet d’obtenir des informations plus fiables et mieux adaptées au contexte culturel.
Troisièmement, une participation inclusive renforce les résultats. L’implication des femmes, des jeunes, des personnes âgées et des utilisateurs des ressources permet de garantir que la cartographie reflète la diversité des savoirs et les priorités de la communauté.
Enfin, les données issues des communautés peuvent combler d’importantes lacunes en matière d’information sur la biodiversité et contribuer à la réalisation des objectifs de conservation aux niveaux local, national et mondial.
L’expérience menée à Sabah démontre que les peuples autochtones ne sont pas seulement les bénéficiaires des programmes de conservation, mais qu’ils en sont également les gardiens efficaces de la biodiversité. La cartographie et le suivi communautaires constituent des outils concrets permettant de recenser les territoires coutumiers, de renforcer la gouvernance, de protéger les écosystèmes et de faire progresser la reconnaissance des droits des peuples autochtones.
Alors que les gouvernements et les acteurs de la conservation cherchent des moyens d’atteindre les objectifs mondiaux en matière de biodiversité, le soutien aux systèmes de gouvernance territoriale et de surveillance dirigés par les peuples autochtones constitue une approche efficace et équitable pour préserver la biodiversité tout en garantissant la pérennité des moyens de subsistance et du patrimoine culturel des communautés.


