Nous, les Peuples Autochtones, résistons depuis des millénaires sur nos territoires en défendant les droits de l’homme et la vie sous toutes ses formes. En Colombie, au cœur des dynamiques historiques du conflit armé interne, outre notre résistance, nous avons mis en place des processus de paix durables : la paix entre les communautés et la paix avec la nature. Nous avons ainsi renforcé des partenariats tels que celui qui nous réunit aujourd’hui : une collaboration entre la Corporación CIASE, une organisation féministe mixte, et la réserve autochtone panamazonienne du Gran Tescual, unis au sein d’un réseau de résilience transformatrice et d’espoir actif.
Ce partenariat s’est consolidé au fil d’années de travail horizontal, dont le dernier jalon en date est l’élaboration de la stratégie d’aménagement en matière de biodiversité et de changement climatique. Cette stratégie se veut une réponse collective et à long terme face à la crise climatique et à la perte de biodiversité, qui réorganise en profondeur les relations entre le territoire, la biodiversité, la culture, l’économie et l’autonomie administrative.
Le territoire de la réserve autochtone du Gran Tescual s’inscrit dans un écosystème de transition entre les Andes et l’Amazonie, constituant un territoire autochtone ancestral panamazonien d’une importance vitale pour la conservation de la biodiversité et des bassins versants. Il est habité depuis des millénaires par le peuple autochtone de Los Pastos, s’étend sur 10 174 hectares et fait actuellement l’objet d’une procédure de mesures conservatoires en vue de la restitution de 26 000 hectares.
Sur le plan géographique, la réserve est située dans la commune de Puerres, dans le département de Nariño, au sud-ouest du pays. Elle figure parmi les 15 plus grandes communes du département, avec une superficie de 478 km². Elle se trouve à une altitude moyenne de 2 700 mètres au-dessus du niveau de la mer et bénéficie d’une température moyenne de 12 °C. Sur la carte des régions physiographiques de Nariño, la commune se situe dans la région andine de la Cordillère orientale.
Image : Representación de una ceremonia de armonización. Crédit : Elízabeth Hernández
Contributions aux objectifs du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-MontréalContributions aux objectifs du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal
La stratégie du « Gran Tescual » contribue concrètement aux objectifs 1, 3, 21, 22 et 23, qui visent à garantir une participation pleine, équitable et effective à la conservation et à l’utilisation durable de la biodiversité, ainsi qu’à promouvoir les savoirs autochtones et les formes de gouvernance territoriale, comme l’indique le tableau ci-dessous.
- Reconnaître et renforcer l’autonomie administrative autochtone en tant qu’autorité légitime en matière de gestion du territoire et de la biodiversité (Cibles 1 et 3)
- Intégrer les savoirs ancestraux comme fondement de la planification climatique et écologique, en dépassant les approches extractivistes ou purement techniques (Cible 21)
- Encourager la participation différenciée des femmes autochtones, des jeunes et des personnes âgées, en garantissant une gouvernance inclusive et intergénérationnelle (Cible 22)
- Défendre le territoire en tant qu’entité vivante, en établissant un lien entre la biodiversité, la spiritualité, la culture et le « Buen Vivir » (Cible 3)
- Elle positionne la ville de Pasto comme un acteur politique en matière de climat et de biodiversité, doté d’une capacité d’influence aux niveaux local, national et international (Cible 20).
Actions ou activités menées sur le territoire
Aménagement du territoire (planification spatiale), qui permet l’utilisation et l’exploitation des ressources par niveaux écologiques et grâce à la participation directe et pleine de toute la communauté. Suivi écologique autonome.
Systèmes agroalimentaires ancestraux et agroécologiques, dans lesquels la « chagra » s’impose comme un pôle de conservation de la biodiversité, de transmission des savoirs et de souveraineté alimentaire.
Économies transformatrices et de soins, qui intègrent la transition énergétique communautaire, le tourisme bioculturel et des circuits économiques locaux respectueux des limites écologiques.
Une démocratie inclusive et transformatrice, visant à renforcer l’autonomie locale, l’éducation politique communautaire, le dialogue intergénérationnel et l’influence à plusieurs niveaux sur les politiques publiques en matière de climat et de biodiversité.
Gestion des connaissances interculturelles, grâce à l’intégration des savoirs ancestraux et des connaissances conventionnelles. Cela s’accompagne d’une technologie de pointe afin de renforcer l’impact auprès de la population la plus jeune, ainsi qu’auprès des institutions nationales et internationales. Par exemple, notre site web intègre un géovisualiseur environnemental qui permet de localiser et de cartographier différents lieux et processus importants pour l’ensemble de la communauté. Par ailleurs, il existe l’École Viva, ainsi que d’autres espaces de dialogue entre les savoirs, qui articulent la science environnementale et climatique avec les savoirs ancestraux.
Ces actions visent à transformer les conditions structurelles qui affectent la biodiversité, en garantissant une participation effective, le leadership autochtone et le contrôle territorial, comme décrit ci-après.
Image : Monitoreo ambiental participativo. Crédit : Elízabeth Hernández
Aménagement du territoire (planification spatiale)
L’espace andin-amazonien de la réserve de Gran Tescual s’organise selon une cosmovision écologique fondée sur les systèmes hydriques. C’est là que convergent les « rivières volantes » provenant de l’Amazonie, les sources d’eau situées au cœur de l’écosystème du páramo et des contreforts amazoniens, ainsi que les eaux souterraines. C’est pourquoi, dans la langue locale, ce territoire est appelé « Tescual » – « l’eau venue de loin » – et est considéré comme un territoire féminin, conformément à la lecture du territoire, à la vision du monde et aux savoirs des aînés.
Suivi et analyse du territoire en interne
Les initiatives communautaires axées sur la Garde environnementale autochtone – une organisation communautaire gérée par les peuples autochtones eux-mêmes – visent à surveiller, protéger et préserver le territoire et la vie grâce à l’autogouvernance. Ces initiatives prennent la forme de patrouilles fondées sur une approche bioculturelle qui s’inscrit en lien avec les sites sacrés et les zones d’importance écologique. Elles favorisent la participation intergénérationnelle des femmes, des personnes âgées et des jeunes, qui prennent part et dirigent des programmes de surveillance communautaire visant à protéger des espèces telles que l’ours andin et des espèces d’oiseaux emblématiques, grâce à des pratiques quotidiennes complétées par des pièges photographiques, des enregistreurs sonores et une surveillance assurée par des guides locaux.
Ces parcours sont complétés par des « mingas » de réflexion et des ateliers de dialogue des savoirs, qui permettent de cerner les perceptions relatives aux changements des écosystèmes, aux ressources en eau et à la préservation des espèces sur le territoire. Par ailleurs, un travail de cartographie sociale est mené afin d’enrichir le Système d’information géographique communautaire, ainsi que l’élaboration de guides ethnobotaniques, ethno-ornithologiques et consacrés aux orchidées amazoniennes. Tous ces outils favorisent le dialogue entre les savoirs traditionnels et scientifiques.
Chaque année, la communauté organise le Global Big Day — un événement annuel et international dédié à l’observation des oiseaux — qui sert de plateforme pour promouvoir la recherche et l’observation des oiseaux. Au sein de la communauté, cet événement rassemble des scientifiques, des jeunes et des experts issus de la région andine et des contreforts de l’Amazonie, et permet de mettre en valeur la diversité aviaire, classée en fonction du nombre et de la classification des espèces.
Mesures de conservation visant à contrer les pressions extérieures
Il est important de noter que le biome andin-amazonien est soumis à des pressions externes considérables. D’une part, il y a la pression exercée par les sociétés minières qui cherchent à explorer et à extraire du cuivre et ses dérivés ; d’autre part, il y a les compagnies pétrolières chargées de transporter les hydrocarbures de l’Amazonie vers le Pacifique via l’oléoduc transandin. Pour remédier à cette situation, des mesures visant à protéger et à préserver le territoire ont été mises en place par le biais de mécanismes de gouvernance locale, notamment la création du « Resguardo », du TICCA, de l’OMEC, du KBA et la déclaration de la zone protégée de Cerro Negro-San Francisco.
Ainsi, la « Resguardo », en tant que figure juridique de reconnaissance du territoire, a permis à la communauté d’exercer son droit collectif à gérer le territoire selon sa propre gouvernance, en orientant un processus sous la devise « récupérer la pensée pour tout récupérer ». À l’heure actuelle, ce territoire a été enregistré en tant que APAC (Taires et territoires du patrimoine autochtone et communautaire) aux niveaux national et international, et reconnu par le PNUE-WCMC. Par ailleurs, on cherche à constituer un territoire OECM (autres mesures de conservation efficaces par zone), en s’appuyant sur les écosystèmes vitaux du páramo et de la forêt andine d’altitude pour les oiseaux endémiques et migrateurs.
De même, au sein de cet écosystème de páramo de haute montagne, un processus d’étude et de dialogue est en cours concernant la création d’une aire protégée dénommée « Cerro Negro–San Francisco ». Il s’agit d’une zone stratégique sur le plan environnemental, partagée avec d’autres réserves, qui doit être enregistrée au sein du Système national des aires protégées (SINAP), conformément à la législation colombienne, afin de préserver la biodiversité et de réglementer les activités. L’importance de cette aire protégée réside dans le fait qu’elle privilégie le respect et les formes de gouvernance propres à notre territoire, la réserve du Gran Tescual. Nous souhaitons également veiller à ce que cette zone soit enregistrée en tant que contribution à l’objectif n° 3 du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, en tant que territoire autochtone et traditionnel, soutenant ainsi les propositions du Forum international des Peuples Autochtones sur la biodiversité (IIFB).
De même, un dialogue s’est instauré entre les autorités autochtones et les instances gouvernementales, grâce à la mise en œuvre du décret n° 1275 du 15 décembre 2024, qui reconnaît l’autorité environnementale des autorités autochtones sur nos propres territoires à l’échelle nationale, à la mise en place de mesures de conservation efficaces et à la cogouvernance entre les institutions et les communautés au service de ces dernières.
Ces dispositifs visent à renforcer et à protéger juridiquement le territoire, à mettre en place des initiatives culturelles et à assurer une conservation efficace de l’environnement.
Image : Panorámica del territorio indígena del Gran Tescual. Crédit : Elízabeth Hernández
Conséquences du conflit armé et mesures visant à y remédier
Il est important de replacer dans son contexte la manière dont le conflit armé interne qui a ravagé la Colombie a entraîné des répercussions environnementales, culturelles et territoriales. Des sources d’eau ont été polluées, des écosystèmes très fragiles tels que le páramo ont été affectés, et des espèces endémiques comme le tapir andin et le tapir amazonien ont disparu. Après la signature de l’accord de paix, la communauté a demandé que des mesures soient prises pour déminer le territoire des mines antipersonnel, ce qui a permis de progresser dans la création de zones exemptes de danger.
Actuellement, par le biais d’une requête adressée à l’État colombien, la communauté cherche à obtenir de toute urgence l’adoption de mesures conservatoires visant à assurer la protection, la sécurité et la réparation collective du territoire et de la communauté face aux préjudices causés par des entreprises, des institutions et des groupes armés. C’est pourquoi le renforcement de la gouvernance communautaire et la connaissance du territoire permettent d’identifier avec précision les enjeux liés à l’aménagement du territoire, afin de consolider les processus de paix, les droits territoriaux autochtones et les actions préventives.
Stratégie de restauration écologique
Par ailleurs, l’exploitation des ressources écologiques est déterminée par l’analyse du rapport entre la production alimentaire et la préservation des écosystèmes. La stratégie de restauration écologique, fondée sur le principe naturel consistant à « restaurer la pensée pour restaurer le territoire », repose sur le fait que les processus de reboisement découlent de la reproduction des graines de plantes indigènes, des pratiques quotidiennes d’entretien des plantes, des techniques de multiplication propres à celles-ci, ainsi que du soin apporté à leur croissance et à leur récolte. Ce dialogue entre la vision spirituelle, médicinale et quotidienne des plantes a renforcé les savoirs et la communauté.
Pour ce faire, des pépinières ont été mises en place dans la zone andine et dans les contreforts de l’Amazonie ; elles sont construites selon les principes de la bio-construction, à l’aide de techniques ancestrales telles que l’adobe, la tuile et le bois. Ces processus d’adaptation au changement climatique servent de centres d’apprentissage, de multiplication des plantes et de soins initiaux dispensés par les femmes de la réserve. Les graines sont récoltées dans la forêt, dans le paillis de montagne et parmi d’autres semences locales. La multiplication des graines par la méthode d’essais et d’erreurs a permis de mettre en évidence des techniques efficaces pour le territoire.
Des zones clés ont été reboisées en tant que réserves écologiques avec le soutien de la communauté, passant d’une monoculture d’eucalyptus à une diversité de plantes indigènes telles que le motilón, le carbunquillo et le moquillo. D’autres actions mises en œuvre ont porté sur la géoréférencement de zones de conservation, telles que les sources d’eau et les zones de stress hydrique, en vue de la régénération des forêts et du páramo.
Ce processus de suivi et de recherche a donné lieu à plusieurs résultats, notamment le guide botanique illustré de la réserve de Gran Tescual, le diagnostic sur la biodiversité et les moyens de subsistance, ainsi que la stratégie d’adaptation au changement climatique. Actuellement, l’objectif est de poursuivre l’élaboration de guides consacrés aux piments, aux oiseaux, aux amphibiens et aux fougères.
Systèmes agroalimentaires ancestraux et agroécologiques
L’expérience de la communauté autochtone s’est orientée vers une perspective de préservation de l’alimentation. Le dialogue issu de la mémoire ancestrale sur les techniques de production fondées sur le respect du sol, des semences, des semis, de la culture et de la récolte, guidées par les cycles lunaires, a joué un rôle fondamental à cet égard. En ce sens, le processus de transition agroécologique n’a pas seulement été appréhendé comme un ensemble d’actions, mais aussi comme un mouvement social qui suscite une prise de conscience, une participation et un engagement social autour de l’agroécologie. Il offre l’occasion de prendre soin de la santé physique, mentale et émotionnelle de chaque famille autochtone, en la reconnectant à la force du territoire.
Cette technique, qui s’inscrit dans les usages et coutumes des communautés, repose sur la régénération des sols, mis à rude épreuve par les pratiques agricoles depuis l’utilisation des pesticides. À cette fin, des systèmes de transition ont été mis en place, comprenant la préparation et l’application d’engrais organiques pour favoriser la régénération des micro-organismes, ce qui permet de prendre soin du sol afin de pouvoir semer des semences indigènes et d’obtenir des aliments bénéfiques pour la santé, fondement de la vie et du bien-être.
La shagra ou chagra, en tant que centre de rencontre communautaire et de recherche scientifique axé sur les savoirs, a permis d’identifier les méthodes de travail issues d’études menées sur le terrain et la mise en pratique des enseignements tirés. Il a renforcé un processus de transition visant à positionner l’agroécologie comme un mouvement social en faveur de la santé et de la vie, supplantant progressivement l’agriculture conventionnelle.
Sur le plan culturel, la priorité a été donnée aux valeurs et aux principes qui régissent la communauté à travers le travail à la « chagra », ce qui constitue une manière de mettre en œuvre une éducation propre à la communauté. Cette éducation associe la recherche sur la biodiversité, la compréhension du « droit majeur » et de la loi naturelle afin de prendre la mesure de la préparation nécessaire à la gestion de l’ensemble du cycle de production. Cette préparation repose sur la transmission des savoirs, notamment à travers un dialogue intergénérationnel constant, qui assure la pérennité du cycle de production et la transmission des savoirs des aînés aux enfants et aux jeunes de la communauté.
La biodiversité, comprise dans le cadre de la relation avec la « chagra », recouvre une définition bien plus large. La communauté autochtone associe la « chagra mayor » grâce à la présence de la montagne, source de réserve d’eau, qui s’écoule pour hydrater le sol, et ce dernier, à son tour, avec la graine, pour donner vie au cycle de germination qui relie le temps et l’espace. Ces croyances traditionnelles liées à la « chagra » ont conduit à l’élaboration d’une planification de la gestion de l’eau visant à préserver la vitalité des sols et, par conséquent, à obtenir des aliments sains.
Les produits phares issus du travail à la ferme sont déterminés par les capacités de production du sol. Dans la région andine, cela se traduit par la culture de la pomme de terre, de l’orge, du maïs, de la mûre, des légumes et des arbres fruitiers, qui permettent de générer des activités de vente et d’échange. En ce qui concerne la région amazonienne, un processus d’amélioration des sols a été mis en place afin de garantir un cycle de production plus rentable et un meilleur entretien des cultures, principalement la canne à sucre, les arbres fruitiers et les essences forestières. Cela a permis de délimiter des zones importantes pour la préservation de la biodiversité, ce qui garantit une autonomie tant dans les méthodes que dans les résultats de la « chagra » expérimentale, c’est-à-dire les cultures associées expérimentales pratiquées dans la « chagra mayor » (grande exploitation) ou la « chagra familiar » (exploitation familiale).
Image : Trabajo colectivo (minga) para la seguridad alimentaria. Crédit : Elizabeth Hernández
Économies transformatrices et de soins
Les économies transformatrices et de soins constituent le moteur qui permet au peuple Pasto du Gran Tescual de subvenir à ses besoins sans dépendre de modèles d’exploitation ni de marchés qui fragmentent le territoire. Elles redéfinissent la relation entre énergie, travail, spiritualité et communauté. Ces actions visent à éliminer la division du travail entre hommes et femmes selon le genre, en reconnaissant la charge excessive que représente la prise en charge des soins pour les femmes dans les territoires ruraux. La prise en charge du territoire se construit conjointement entre femmes et hommes, renforçant ainsi les liens communautaires qui soutiennent la vie. C’est pourquoi on souligne la nécessité de dépasser les approches individualisées de l’entrepreneuriat et d’évoluer vers des propositions collectives, articulées et ancrées dans le territoire.
Il est important de comprendre comment naît un système de pensée qui transforme la planification et les pratiques quotidiennes. Ce nouveau regard remet en cause les structures d’un système qui oriente les systèmes culturels vers une dépendance extractiviste vis-à-vis des ressources naturelles.
Le Gran Tescual s’appuie sur une épistémologie qui place au centre le respect de la vie, de la nature du territoire et de l’être humain, en intégrant une dimension globale du lien entre le bien-être et la durabilité de la vie sous toutes ses formes.
C’est pourquoi la planification stratégique à l’échelle territoriale constitue une approche de travail qui relie la relation économique à un lieu précis. Elle identifie les défis et les actions susceptibles de transformer le lien avec la terre et les semences, ainsi que les innovations stratégiques en matière d’organisation communautaire. Tout cela donne naissance à une conception de la richesse qui repose sur un lieu exempt de pollution des ressources en eau et de l’air, sur la préservation de la biodiversité, sur un sol productif permettant d’obtenir des aliments sains, ainsi que sur la mise en place de circuits de commerce équitable favorisant la durabilité économique et le tissu social.
Tourisme bioculturel, circuits économiques et transition juste
Ainsi, de multiples actions sont menées dans le cadre du tourisme bioculturel, considéré comme une stratégie de vie collective. Le territoire dispose d’un plan touristique fondé sur les « cinq mondes de vie », ainsi que d’un processus technique visant à renforcer le tourisme communautaire, la mise en valeur du patrimoine culturel et la reconnaissance du territoire en tant qu’espace vivant. Cette approche met en avant le potentiel des sites sacrés, de la mémoire ancestrale, de la gastronomie, du syncrétisme et de la richesse naturelle. Elle s’appuie par ailleurs sur des chaînes de production intégrant les chagras, les réserves communautaires et les initiatives dirigées par des femmes, garantissant ainsi une répartition équitable des bénéfices, dans le respect des limites écologiques.
Les circuits économiques locaux renforcent l’autonomie et la solidarité grâce à des pratiques propres à ces communautés, telles que le troc entre les régions andines et amazoniennes, et le « mindalae », un système communautaire d’échange où chacun apporte et reçoit des produits. Ces dynamiques s’articulent autour de célébrations ancestrales comme le Kolla Raymi (fête de la lune), qui met à l’honneur la valeur des graines, de la féminité, de la fertilité et de l’eau.
Par ailleurs, des initiatives communautaires sont encouragées, telles qu’un restaurant géré par des femmes, la fabrication de paniers en yare, de tissus et de fils, ainsi que des processus agroécologiques de production de compost statique pour les potagers et les chagras. Les chagras de démonstration ne sont pas seulement des espaces de transition agroécologique, elles favorisent également des pratiques culinaires et spirituelles qui contribuent au bien-être social. Ces initiatives s’appuient sur des structures collectives telles que l’entreprise communautaire EMAIGRANT, qui promeut la viabilité financière selon des principes de solidarité, et sur des outils innovants comme la monnaie Tescual, qui redéfinit la valeur économique en fonction de l’eau et du temps. On l’appelle « monnaie Tescual », car elle représente une sorte de label écologique pour les produits issus des chagras agroécologiques de la réserve autochtone Gran Tescual ; l’achat de ces produits donne droit à un certificat agroécologique délivré par la communauté.
La transition énergétique sur le territoire s’inscrit dans une démarche de transition juste, fondée sur une gouvernance communautaire, qui vise à transformer les pratiques extractives héritées du passé en modes de vie durables. Face aux dynamiques de marché imposées, des alternatives se renforcent au quotidien, telles que la souveraineté alimentaire dans la « chagra » et la reconversion des moyens de subsistance, en passant d’activités comme la production de charbon de bois à d’autres plus durables. Ce processus reconnaît également la dimension spirituelle et géographique du territoire, où convergent les plaques tectoniques sud-américaine et de Nazca, interprétées dans la cosmovision du peuple Pasto comme « le feu intérieur ». Elles représentent le lien qui unit le monde andin à l’Amazonie ; leur stabilité dépend également de l’équilibre des minéraux qui régulent le centre énergétique et la vie du territoire, le maintenant en équilibre et en harmonie, ce que l’on appelle la paix avec la nature.
Une démocratie inclusive et transformatrice
La communauté de la réserve autochtone de Gran Tescual reconnaît et s’approprie un processus de mémoire historique en tant que peuple Pasto. À travers cet exercice, elle met en lumière les relations de spoliation et d’injustice sociale découlant de la méconnaissance de ses propres systèmes de gouvernance territoriale. Cette expérience organisationnelle est issue de la résistance et se concentre sur la récupération du territoire comme pilier de la pérennité culturelle face aux processus d’invisibilisation et d’imposition d’identités étrangères à l’harmonie avec la nature.
Es imperativo analizar cómo el colonialismo externo no solo ejerció control territorial, sino que fragmentó el sentido de apropiación colectiva, dando paso a «colonialismos internos». Estos se reflejan en dependencias históricas dentro de sistemas sociales, económicos y políticos que imponen figuras de poder, como la democracia liberal, ajenas a las comunidades originarias. En contraste, las formas organizativas indígenas emanan del equilibrio y la lectura del cosmos; de ahí que la cosmocracia constituya un sentido de organización basado en el respeto a los principios naturales y el diálogo con los espíritus mayores.
Dans cette optique, l’action du Gran Tescual s’inscrit dans le cadre de la résistance et de la résilience. Cette dernière permet de comprendre les logiques de la mémoire face à des crises mondiales telles que le changement climatique. C’est seulement ainsi qu’il est possible de consolider un fondement épistémologique qui établisse un dialogue entre le global et le local, en proposant un concept de démocratie en dialogue permanent avec la cosmocratie.
En plein XXIe siècle, le Gran Tescual trace une voie vers l’autonomie qui dialogue avec la diversité idéologique afin de garantir sa pérennité. Face à la question « Comment définir les contours de l’autonomie gouvernementale face au changement climatique ? », la communauté répond par une politique communautaire de « protection de la vie ». En reconnaissant les cadres réglementaires internationaux et nationaux, la réserve a mis en place des outils de planification territoriale qui concilient les débats mondiaux et la pratique locale. Ce défi renforce une conscience collective capable d’influencer les politiques publiques et de transformer le rapport au territoire face aux multiples crises mondiales.
En conséquence, l’action communautaire du Gran Tescual, fondée sur une approche axée sur la protection de la vie, s’appuie sur la pratique quotidienne en tant qu’acte politique et interculturel. Ce dialogue permanent rassemble des hommes, des femmes, des sages, des jeunes et des enfants, qui constituent une base communautaire capable d’influencer tant les instances décisionnelles de l’autonomie administrative que la politique publique environnementale et les processus de recherche sur la biodiversité. Ces formes de leadership reposent sur la reconnaissance de l’individu comme pivot de la transformation ; une transition qui s’amorce par l’intégration des savoirs ancestraux aux connaissances techniques. Cet équilibre permet de répondre localement aux dynamiques mondiales, en créant des systèmes d’innovation dans la planification visant un aménagement climatique plus juste et en harmonie avec la pérennité des peuples dans le temps et l’espace.
Gestion des connaissances interculturelles
La gestion des savoirs interculturels au sein de la réserve autochtone de Gran Tescual s’inscrit dans une démarche visant à renforcer le lien entre mémoire ancestrale, formation communautaire, innovation et défense du territoire. Il ne s’agit pas seulement de transmettre des informations, mais de soutenir un processus vivant d’apprentissage collectif où les savoirs propres au peuple Pasto dialoguent avec des outils d’analyse, de documentation, de suivi et de communication.
Au fil du temps, l’École Viva s’est imposée comme l’un des principaux espaces pédagogiques et communautaires. Il s’agit d’une stratégie qui accompagne en permanence les différents processus organisationnels sur le territoire. Elle permet d’aborder divers thèmes en fonction des besoins et des enjeux actuels : biodiversité, changement climatique, suivi communautaire, gestion de l’eau, gouvernance territoriale, économies des soins, souveraineté alimentaire, mémoire bioculturelle et formation intergénérationnelle.
Dans le cadre du projet « Conserva Aves », l’École Viva a joué un rôle important en facilitant des processus de formation communautaire sur la gestion du territoire, la protection des oiseaux et le renforcement des systèmes de surveillance. Ceux-ci ont contribué à générer de nouvelles connaissances qui s’inscrivent dans un dialogue avec les savoirs et les capacités des leaders qui parcourent le territoire pour protéger la biodiversité. Les locaux de l’école ont permis à l’ensemble de la communauté de participer à des expériences d’apprentissage par la pratique. Il convient de souligner que les connaissances environnementales ne se limitent pas à la dimension technique, mais s’inscrivent dans l’histoire, les usages, les cycles de vie et la responsabilité commune vis-à-vis de la vie et de la spiritualité qui imprègnent la réserve.
L’une des avancées à souligner est la création d’un outil technologique appelé « Geovisor del Resguardo Gran Tescual ». Intégré au site web, il permet de localiser et de visualiser dans l’espace des lieux, des processus et des éléments d’importance écologique, culturelle et organisationnelle. Cet outil vient compléter la mémoire du territoire et celle des sages, en facilitant le dialogue entre les savoirs locaux et les institutions, les partenaires et les nouvelles générations, de manière accessible.
Une avancée importante en matière de gestion des connaissances réside dans la systématisation des expériences et des faits qui ont marqué le parcours du Gran Tescual. Ce dernier a joué un rôle très significatif dans la revitalisation de la mémoire de la résistance territoriale, de l’identité communautaire et du travail social organisationnel, tout en renforçant les espaces de rencontre dans une perspective interculturelle. Nous avons pu former les nouvelles générations afin qu’elles puissent mettre en lumière l’histoire, la lutte, l’organisation et la résilience au cœur des conflits, ainsi que les dynamiques de gouvernance qui s’appuient sur la pensée collective et le « bien-vivre » en harmonie avec le territoire.
L’importance de la systématisation de la mémoire du Gran Tescual a permis d’établir une interaction très significative avec d’autres communautés ethniques, des peuples autochtones et des organisations de la société civile, ce qui a permis de reconnaître les processus de transformation dans une perspective de résilience. Nous sommes une communauté issue des luttes de résistance, au cœur du conflit armé et de la stigmatisation due à la méconnaissance historique de l’appartenance ethnique, généralement causée par les multiples formes de colonisation subies par les peuples autochtones en Colombie. Cela nous a permis non seulement de nous appuyer sur l’histoire, mais aussi de valider la réflexion importante et la contribution que nous pouvons apporter en tant que communautés autochtones en plein XXIe siècle, en particulier El Gran Tescual dans sa capacité à reconnaître les multiples crises mondiales liées au changement climatique, à l’économie, à l’alimentation et au social. Par ailleurs, cela nous permet d’envisager des modes de travail et des réponses issues du territoire pour la survie culturelle et physique des peuples autochtones, en harmonie avec la nature.
Ces enseignements ont été intégrés dans la stratégie d’aménagement climatique « Gran Atuczara », un document évolutif articulé autour de trois axes : l’eau et la restauration ; les économies transformatrices et de soins ; et la démocratie et les relations. Ses axes d’action consistent à atténuer, transformer et influencer ; il s’agit d’une vision politique qui renforce la gouvernance autonome de la réserve et son plan de vie. Notre défi consiste à mettre en œuvre et à mener à bien un plan d’adaptation élaboré au niveau local, qui serve d’inspiration à l’échelle mondiale
Lien avec la stratégie nationale sur la biodiversité et le plan d’action de la Colombie
Cette étude portant sur la réserve du Gran Tescual s’inscrit dans le cadre de la stratégie nationale de restauration, qui s’articule essentiellement autour de deux axes :
- Stratégie nationale de restauration (ENR 2023-2026) : axée sur la restauration de la biodiversité, avec des objectifs alignés sur le Cadre mondial pour la biodiversité (2020-2030) ; l’un de ces objectifs (objectif n° 3) consiste à restaurer 30 % des écosystèmes dégradés d’ici 2030
- Objectifs à l’horizon 2030 : la Colombie vise à consolider la conservation de 34 % des zones terrestres, continentales et marines-côtières par le biais de zones protégées et de territoires communautaires.
Dans cette optique, on constate que les territoires autochtones et traditionnels constituent un vecteur essentiel de la contribution des peuples autochtones à la conservation, à condition que leur reconnaissance repose sur les droits territoriaux, le renforcement de leur autonomie administrative et leur autonomie.
La stratégie nationale souligne également la nécessité de progresser dans la formalisation juridique des territoires. Pour ce faire, il faudra intégrer les « Plans de vie » et les modes d’aménagement propres à chaque territoire, renforcer les systèmes communautaires d’information et de suivi bioculturel, et définir des indicateurs qualitatifs et quantitatifs permettant de mesurer la contribution territoriale à l’objectif 3.
Il convient également de souligner l’expérience colombienne en matière de concertation sur les actions et les indicateurs avec les peuples autochtones dans le cadre du Plan d’action pour la biodiversité à l’horizon 2030. Ce plan prévoit, entre autres mesures, de définir et d’adopter la catégorie de « territoires autochtones » pour le rapport national sur la contribution des peuples autochtones à la conservation, d’identifier les territoires selon des critères convenus, et d’élaborer une feuille de route interinstitutionnelle concertée pour la mise en œuvre effective de l’objectif n° 3 du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal.


